Jericho — La ville qui rappelle ce qu'est le monde "normie"

Page revue le 27 avril 2026.

Jericho est probablement le décor le plus sous-estimé de la première saison de Mercredi. Pendant que les spectateurs se concentrent sur Nevermore Academy, son architecture gothique et ses élèves marginaux, la ville voisine fait un travail discret mais essentiel : elle rappelle, à chaque scène extérieure, qu'il existe un monde "normal" à portée de main. Un monde avec un café, un shérif, un maire, un musée et des habitants ordinaires. Un monde dont Wednesday a besoin pour mener son enquête, et que la série a soigneusement construit comme contrepoint.

Une petite ville américaine de fiction

Jericho est présentée comme une bourgade modeste de la Nouvelle-Angleterre, l'un de ces lieux peuplés d'enseignes uniques, de boutiques familiales et de rues qu'on parcourt en quelques minutes. Le café Weathervane, où travaille Tyler Galpin, sert de point de ralliement social. La mairie, le musée local du pèlerin et le poste de shérif fournissent les principaux décors institutionnels.

Ce choix d'échelle est important. Une grande métropole aurait dilué le contraste avec Nevermore. Une ville-village, en revanche, permet de cadrer une opposition lisible : d'un côté un pensionnat fermé, vertical, secret ; de l'autre une rue principale ouverte, horizontale, exposée à la lumière du jour.

Outcasts vs normies — la frontière qu'incarne Jericho

La série utilise un vocabulaire que les habitants reprennent eux-mêmes : outcasts pour les marginaux de Nevermore, normies pour les habitants de Jericho. Cette frontière n'est pas qu'un détail de langage. Elle structure :

  • Les soupçons mutuels lorsqu'un événement violent se produit dans la région.
  • La méfiance, parfois le mépris, que certains habitants entretiennent vis-à-vis de l'école.
  • Le sentiment, partagé par plusieurs élèves, que la ville voisine est un terrain hostile plutôt qu'un espace neutre.
  • La pression politique exercée par la mairie pour limiter l'influence de Nevermore.

La série prend soin de ne pas peindre Jericho comme une caricature de bigots ; elle montre des habitants avec leurs propres logiques, leurs propres intérêts et leurs propres failles. Cette retenue rend la confrontation finale d'autant plus efficace.

L'héritage colonial — Joseph Crackstone

Une part essentielle de l'enquête menée par Wednesday dans la saison 1 plonge dans le passé colonial de la région. Joseph Crackstone, figure historique fictive, apparaît comme le pèlerin fondateur de la communauté, célébré par la mémoire officielle de Jericho à travers une statue et un musée. La ville s'est en partie construite sur son récit héroïque.

Le récit déconstruit ce mythe au fil de la saison. Crackstone se révèle être un persécuteur des marginaux, dont l'idéologie d'éradication a marqué l'histoire de la région et continue d'agir au présent à travers Laurel Gates, sa lointaine descendante. Cette mécanique narrative — un passé colonial honoré qui cache une violence fondatrice — donne à Jericho une épaisseur politique inattendue dans une série pour adolescents.

Wednesday ne se contente pas de découvrir cette face cachée : elle la rend publique. La séquence finale de la saison 1, dans laquelle la statue de Crackstone est neutralisée, fonctionne comme un acte de dévoilement historique autant que comme un climax dramatique.

Personnages clés rattachés à la ville

Plusieurs figures ancrent Jericho dans le récit, sans appartenir à Nevermore :

  • Le shérif Donovan Galpin, père de Tyler, qui mène une enquête parallèle à celle de Wednesday et entretient avec elle un rapport ambigu fait de scepticisme et de respect.
  • Tyler Galpin lui-même, pivot de la révélation finale (voir notre page sur Tyler et le Hyde).
  • Le maire Walker, dont les arbitrages politiques pèsent sur la relation entre la ville et l'école.
  • Lucas Walker, son fils, dont la rivalité avec les élèves de Nevermore traduit en termes adolescents les tensions adultes.

Sans ces personnages, Jericho serait un décor. Avec eux, c'est une communauté, avec ses propres lignes de force.

Une mise en scène du contraste

L'opposition entre Jericho et Nevermore est rendue par des choix visuels constants. La palette change : Jericho a des tons plus clairs, plus chauds, plus diurnes ; Nevermore baigne dans le gris-bleu, l'ombre et la nuit. Le rythme de montage diffère également : à Jericho, les scènes sont plus courtes, plus dialoguées ; à Nevermore, elles s'étirent, se chargent d'images symboliques. Cette grammaire visuelle est cohérente avec l'esthétique installée par Tim Burton sur les premiers épisodes.

Le café Weathervane mérite une mention particulière : il fonctionne comme un sas, un lieu où Wednesday accepte temporairement de cohabiter avec le monde normie. Plusieurs scènes-clés de la saison s'y déroulent, et plusieurs basculements émotionnels y sont mis en scène, précisément parce que le décor neutralise un instant l'opposition.

Pourquoi la série a besoin de Jericho

La fonction narrative de la ville se laisse résumer en quatre points.

  • Donner un horizon "normal", sans lequel la marginalité de Nevermore n'aurait plus rien à laquelle s'opposer.
  • Fournir des suspects et des alliés hors de l'école, ce qui permet à l'enquête de ne pas tourner en circuit fermé.
  • Ouvrir un fil historique que l'école seule, par construction, ne pourrait porter — celui du passé colonial et de ses descendants.
  • Mettre en scène une cohabitation politique entre deux communautés qui s'observent, se soupçonnent et finissent, dans certaines situations, par s'allier.

C'est ce dernier enjeu qui devrait peser dans la suite de la série. Avec un déplacement géographique évoqué pour la saison 2, l'équivalent fonctionnel de Jericho — une communauté locale, un terrain "normie" — sera reconstitué d'une manière ou d'une autre. Ce n'est pas la ville elle-même qui est indispensable au récit ; c'est ce qu'elle représente.

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